Il m’arrive de recevoir des courriels de lecteurs, qui ont envie de se confier un peu à moi. Il m’est arrivé de vous partager leur histoire (avec leur consentement). Comme ici et ici.
Il y a quelque temps, celle que j’appellerai Annie m’a écrit un texte qui m’a émue. Je l’ai contactée pour savoir si elle voulait qu’on ponde un billet ensemble et elle a dit oui. Parce que comme moi, elle se dit qu’elle ne doit pas être la seule à ressentir ce genre de choses. Et parce que, lorsqu’une émotion devient trop lourde à porter, la coucher par écrit peut s’avérer libérateur. C’est ce que je lui souhaite, en tout cas.
Donc, voici un bout d’histoire d’Annie, 35 ans. Maman de deux enfants. Épouse d’un homme merveilleux. Écorchée par sa relation (ou non-relation?) avec sa propre mère.
Je ne suis pas du genre à tout regarder sans cesse en arrière. J’ai toujours dit que rien ne servait d’en vouloir à nos parents. Dans la vie, il faut avancer et « en revenir » des bobos familiaux.
C’est certain que je ne peux pas parler des histoires dramatiques, celles qui dépassent l’entendement. Enfants martyrisés, abusés… Je ne peux même pas parler d’alcoolisme ou de toxicomanie. Je n’ai vécu rien de tout ça et j’en suis reconnaissante.
Ce que je veux dire, c’est qu’en général, nos parents font ce qu’ils peuvent et qu’on ne doit pas se chercher trop de plaies à gratter.
Jusqu’à mes 30 ans, soit quand ma fille ainée a eu 2 ans, je tenais le coup. Je rationalisais tous mes manques d’enfant, d’ado, de jeune adulte… Je voyais ma mère quelques fois par année, ayant déménagé assez loin d’elle dès mes 20 ans. Mon père? Il est décédé quand j’en avais 25. Il me manque parfois, mais je crois sincèrement être en paix avec son absence, tout comme je me sens en paix avec ce que nous avons vécu ensemble.
Ma mère… Ça n’a jamais été la relation mère-fille dont j’aurais pu rêver, si je m’étais laissée aller à rêver. La relation que plusieurs de mes copines ont avec la leur…
Il parait qu’elle a beaucoup souhaité ma venue. Ça a pris du temps avant qu’elle ne tombe enceinte de moi. Alors que pour ma sœur et mon frère, ça s’était fait rapidement. C’est peut-être à cause de cette affirmation – comme quoi elle m’avait tant désirée- que j’ai longtemps mis mes blessures sur le compte de mon imagination. Comment pourrait-on faire mal à une enfant qu’on voulait tellement? Illogique, non?
Bref, je ne veux pas entrer dans tous les détails, mais j’ai dû panser quelques bobos, imaginaires ou non. Mes parents ne m’ont jamais battue. Ils ont toujours travaillé fort pour mettre du pain sur la table. J’ai eu un toit, à manger, des vêtements et des cadeaux.
De quoi je me plains, alors?
La communication, l’affection, l’empathie… Ça m’a manqué. Ça me manque encore parfois… J’ai beau me dire que c’était l’époque… Ça fait mal.
J’aurais voulu que ma mère croie en moi aussi. Qu’elle soit parfois fière de moi et qu’elle me le dise. Qu’on ait des chicanes « normales » mère-fille et qu’on se dise les vraies affaires… Pas qu’elle nous emmure dans un silence prétendument respectueux.
J’aurais aimé qu’elle me juge moins, qu’elle sorte de sa croyance que nous étions nés pour un p’tit pain. J’aurais aimé qu’elle me protège, qu’elle soit parfois douce avec moi.
Quand j’ai traversé des périodes difficiles, j’aurais aimé qu’elle ne me dise pas qu’elle s’excusait de m’avoir mise au monde…
Mais tout ça, c’est le passé. À quoi bon en parler?
Depuis 2 ans, je n’ai eu comme contact avec elle que deux ou trois courriels. Je sais que je lui fais mal en m’éloignant ainsi. Mais j’ai cherché à me protéger.
Ses déprimes, ses phrases assassines… Ses « blagues » répétées mille fois. (Du genre que je n’étais sûrement pas sa file, car je n’étais pas « comme le reste de la famille »). L’impossibilité de lui parler d’un projet emballant sans qu’elle ne me dise que ça allait foirer…
Et ses jugements. C’était niaiseux d’aller en thérapie. Stupide, de faire valoir mes droits. Enfantin, de ne pas garder contacter avec des gens nocifs pour moi…
Honnêtement, si je n’avais pas eu d’enfants, j’aurais coupé les ponts avec elle bien avant… Mais j’ai cru qu’il était de mon devoir de donner une grand-mère à mes enfants… Si c’était à refaire… S’ils ne l’avaient pas connue, ils ne se demanderaient pas aujourd’hui pourquoi ils ne la voient plus…
Je me sens donc coupable. Envers eux, qui n’ont rien à voir avec ma décision. Envers elle, qui, comme on me le dit souvent, ne peut pas changer à 70 ans…
Je me dis que si j’avais essayé un peu plus… Si j’avais occulté la goutte qui a fait déborder mon vase et qui m’a poussée à couper le contact… Et souvent, je me dis qu’elle pourrait mourir sans qu’on se revoie. Sans qu’on tente de construire enfin quelque chose ensemble. Quelque chose, qui ressemblerait à une vraie relation… Suis-je si cruelle? Je n’ai pas la force de tenter de construire. Car je le sais bien, il faudrait que je le fasse toute seule. Et ma tête sait bien qu’une relation, ça se bâtit à deux, pas à sens unique…
Je fais ma vie sans penser à tout ça quotidiennement. J’avance.
Mais parfois le matin, je me réveille en pleurant. Ou avec ce vide que seule une mère pourrait remplir. Dans ces moments, elle je donne autant d’énergie à ma mère que si elle était à côté de moi. Et ça me dérange. Ça me déconcentre au travail, dans ma vie de couple et de famille… Ça m’épuise…
Ce qui me dérange vraiment, c’est de ne plus savoir si j’aime ma mère. Avons-nous le droit de ne pas aimer celle qui nous a mis au monde?
Ce qui me dérange aussi, c’est que j’ai peur de devenir comme elle. D’être une mère comme elle, pour mes enfants…
Penses-tu qu’une fois grands, ils me « flusheront » de leur vie? Penses-tu que je leur aurai laissé trop de manques en héritage?
Est-ce que je suis la seule femme au monde à dérailler ainsi? Suis-je ingrate? En même temps, je sais que ma démarche vise aussi à la protéger… On me répète qu’il y a des secrets que je ne dois pas lui dire, pour ne pas « l’achever ». Des secrets dont je ne voulais même pas, mais qui m’ont été imposés. C’est pas un peu bizarre de tenter de protéger une femme qu’on doute d’aimer?
Je me sens bien seule parfois… Ça me fait bizarre de ne pouvoir décrocher le téléphone pour annoncer bonnes et moins bonnes nouvelles à ma mère. De ne plus voir le reste de ma famille, par la force des choses. De ne même pas aller voir mes tantes, pour ne pas devoir leur avouer que je n’ai pas de nouvelles de ma propre mère…
Je suis quand même très chanceuse. Je vis avec le meilleur mari du monde. J’ai des enfants merveilleux. Je tente de construire avec eux une relation sincère, aimante, durable.
Je tente de ne pas leur transmettre mon mal de ma mère…
Penses-tu que je réussirai?
Oui, tu réussiras, Annie!
En terminant, j’ai trouvé deux articles sur cette question d'Annie : « Avons-nous le droit de ne pas aimer celle qui nous a mis au monde? »
Je laisse les liens ici, car je pense qu’elle n’est pas la seule à se le demander…
Sur psychologies.com
Sur coupdepouce.com
Vous aussi vous ne savez pas si vous aimez votre mère? Si vous voulez offrir votre témoignage anonyme à Annie, écrivez à .(JavaScript must be enabled to view this email address) et je le lui transférerai.


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