Sophie Brousseau Sexologue

Le lourd secret de la victime d’abus sexuels

Le lourd secret de la victime d’abus sexuels
Libellés : Éducation Publié le 08-02-2012 à 11:00

Question :

Bonjour Madame Brousseau,
  
Mon adolescente nous a appris récemment qu’elle avait subi des agressions sexuelles par un membre de notre famille il y a quelques années. Évidemment, je la crois à 100% et mon conjoint également. Par contre, le réflexe de plusieurs personnes qui sont au courant de la situation (dont notre famille) est de demander : « Mais pourquoi a-t-elle attendu autant d’années pour en parler? Ça n’a pas de sens! » Pourtant, il me semble qu’on voit régulièrement dans les médias des femmes qui dénoncent après beaucoup plus d’années encore. Je n’ai pas l’énergie pour tenter de convaincre quiconque. Mais un texte de vous pourrait donner l’heure juste et être utile à plusieurs personnes qui vivent des situations similaires. 
  
Merci! 
  
Caro

 

Réponse :

Bonjour Caro,

De nombreuses victimes d’abus sexuels gardent leur secret pendant des années sans ne jamais le dire à personne. Elles projettent une autre image d’elles-mêmes pour éviter tout soupçon de leurs parents, frères et sœurs.  Elles ont l’espoir qu’un jour, elles oublieront ces événements traumatisants sans que personne ne le sache. Mais, ce secret est lourd à garder. Un jour, elles décident de parler après 2, 5, 10 ou même 30 ans après les abus sexuels. Pourquoi? Voici quelques raisons possibles.

Premièrement, les victimes d’abus sexuels sont honteuses. Elles ont peur d’être jugées pour ce qu’elles ont fait. Parfois, l’agresseur sexuel dit à sa victime que si elle parle, personne ne la croira. Aussi, il peut la menacer pour éviter qu’elle parle. 

De plus, puisque l’agresseur sexuel est souvent un membre de la famille, la victime sait qu’elle brisera la dynamique familiale et craint les répercussions sur cette famille qui semble si heureuse. Des victimes d’abus sexuels m’ont raconté qu’elles ne voulaient pas le dire à leurs mères, car, elles leur ferait trop de peine en leur avouant ça. Selon elles, leur entourage ne serait pas capable d’accepter qu’un de leur enfant ait été victime d’un agresseur membre de leur famille.

Au fil du temps, la victime espère oublier, vivre comme si ne rien c’était passé. Mais, il n’y a pas une journée sans qu’elle ne pense aux gestes, aux caresses, à l’odeur, à l’endroit, etc. Elle se sent sale et seule au monde. Parfois, elle ose parler car elle a cheminé avec l’aide d’une personne de confiance qui l’a amené à parler. D’autres fois, c’est un événement déclencheur qui la motive à parler, comme par exemple, la mort de l’oncle agresseur à la suite d’un cancer. 

Les enfants ne sont pas en mesure de détecter le bien du mal. Un oncle ou un neveu de la famille est, à priori, une bonne personne selon les dires des parents de la victime. « Comment peut-il être un agresseur sexuel puisqu’il est si bon aux yeux de mes parents, » se disent les victimes. Donc, elles gardent le silence car ce sont elles qui sont incorrects de penser que l’oncle est une mauvaise personne, par exemple. Au cours des abus sexuels, les victimes se doutent que ce qui se passe n’est pas correct mais elles se laissent faire car elles sont sous l'emprise de l'agresseur. Elles craignent de se faire chicaner et que personne ne les croit car l’agresseur est « si bon », selon l’avis des autres. 

Une fois à l’âge adulte, par un cheminement, la rencontre d’une autre victime, un témoignage, un reportage, un livre ou un événement déclencheur, la victime ose parler car elle se sent prête à le faire. Elle sait maintenant qu’elle peut faire confiance aux personnes à qui elle raconte les événements. Par contre, la crainte que les gens ne la croient pas est toujours présente. Mais, lorsqu’elle raconte tout, c’est qu’elle a un besoin criant de se vider le cœur, de montrer aux gens que derrière son sourire se cache une petite victime apeurée et traumatisée d’avoir subi de telles agressions. Elle a tellement de la rage, de la douleur, de la tristesse et des blessures profondes qu'elle a besoin de tout raconter car les souvenirs deviennent lourds à vivre au quotidien.

Vous écrivez que dans les médias, de nombreuses femmes racontent leurs histoires après plusieurs années. Les victimes d’abus sexuels appréhendent que tous leurs efforts ne servent à rien et que l’agresseur ne paie jamais pour les abus sexuels commis, car, en cour, les agresseurs sexuels s’en sortent parfois avec de petites sentences. Elles entendent tellement d’histoires dans les médias où les poursuites s’étendent sur plusieurs mois, qu’elles se demandent si elles auront la force de traverser toutes ses épreuves et que l’agresseur s’en sorte avec presque rien. Cette non confiance en le système de justice les empêche de parler, dans certains cas. 

Le jugement des autres est aussi une de leur crainte. Elles croient que les gens diront d’elles qu’elles ont fait exprès pour séduire l’agresseur, que ce sont elles qui ont fait les avances à l’oncle, par exemple. Pourtant, nous savons tous que l’agresseur est l’unique responsable de l’abus sexuel. Le jour où la victime comprend que rien n’est de sa faute et que les gestes commis sur son corps par l’agresseur, étaient criminels, c'est une première étape au niveau des démarches en vue de dévoiler l'agression.

Dans votre message, vous ne précisez pas si les membres de votre famille et l'entourage appuient votre fille. Malheureusement, il arrive que les gens préfèrent croire l’agresseur plutôt que la victime. Le présumé agresseur est tellement apprécié de l’entourage que les membres de la famille s’imaginent difficilement qu’ils puissent faire du mal à un enfant. Ils croient que la victime a parlé, par exemple, pour se rendre intéressante. Sinon, elle l’aurait dit bien avant. C’est triste de constater que les victimes ne sont pas toujours prises au sérieux. L’entourage de l’agresseur n’accepte pas toujours de regarder la réalité en face. Sachez qu'un enfant, un adolescent ou un adulte qui osent dévoiler un abus sexuel a toutes les misères du monde à mettre des mots sur son vécu et est apeuré par le jugement des autres et les conséquences de ses paroles. 

À toutes les familles qui viennent d’apprendre qu’un de leur proche est un agresseur sexuel qui a commis des gestes d’abus sexuel envers un jeune membre de sa famille, j’espère que cette réponse à ce courriel vous permettra de comprendre toute la souffrance et les difficultés qu'a la jeune victime à lever le voile sur toute son histoire.  

Au plaisir,

Sophie Brousseau
Sexologue
www.sophiebrousseau.com

 

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