PUBLICITÉ

Le réflexe de justification

Besoins et solutions image article

Ma fille de presque 5 ans était encore bébé quand je me suis mise à songer à ce que j’ai baptisé le réflexe de justification, un phénomène qui ne semble pas s’être tari avec le temps.

J’étais dans la salle d'allaitement d’un centre commercial quand ça m’a frappée. Une maman y était déjà, avec son adorable fiston de 4 mois à qui elle donnait le biberon.

Nous voici donc chacune installée dans un fauteuil, moi me sortant le sein le plus discrètement possible et elle tenant tendrement le biberon. Et naturellement, comme c'est en général le cas entre mamans, nous engageons la conversation.

Pourquoi je parle de justification? Ce qui m'a... surprise? Peinée? Fait réfléchir? Toutes ces réponses? C'est que l'autre maman s'est rapidement presque excusée de ne plus allaiter son fiston au sein...

« J'ai “seulement” allaité deux mois, me confia-t-elle, un peu gênée. Je visais au moins six mois, un an... Mais bébé se réveillait aux deux heures pour téter pendant 45 minutes... je n'en pouvais plus... »

Je trouve dommage pour ma part qu'une maman qui allaite que se soit quelques jours, semaines ou mois se sente « obligée » de presque s'en excuser. Idem pour les mamans qui n'allaitent pas du tout. J’ai remarqué cette tendance quand j’allaitais mes deux derniers bébés. Lorsqu’une mère me voyait les nourrir, qu'elle ait eu son enfant la même année ou il y a 10 ans, 9 fois sur 10, elle me disait: « J'aurais aimé allaiter, mais... » J’aurais presque pu me sentir mal de donner le sein, à les voir se justifier.

Cette maman qui donnait le sein 45 minutes aux deux heures, de nuit comme de jour, bien elle a fait plus que moi qui allaitais à l’époque depuis plus de huit mois (et qui « trichais » parfois avec un 6 onces de lait maternisé). Parce que même si j’adore mes enfants, je n'aurais pas tenu ce rythme deux mois et je l'assume. Je n’ai jamais nourri plus de vingt minutes à la fois en fait, il me semble. Et mis à part pendant les premières semaines de vie, je ne pense pas l'avoir fait aux deux heures non plus.

Si cette mère avait persisté, malgré l'épuisement, il me semble que son fiston aurait écopé. Je ne pense pas qu'il aurait eu une maman si douce et que les boires auraient été aussi zen qu'au biberon. Je peux me tromper, mais de toute façon, ce n'est pas de mes affaires. Je veux juste dire que je trouve ça dommage de se sentir coupable pour ce genre de choses. Même si c'est très humain, la culpabilité. N'empêche, à une autre époque, cette maman n'aurait pas senti le besoin d'expliquer la présence d'une tétine dans la bouche de son garçon. Peut-être que c'est moi, qui aurais dû expliquer pourquoi je me sortais le mamelon...

Est-ce qu'il y a un moyen de s'en sortir? De juste être des mamans aimantes, qui s'adaptent à de multiples situations, à des personnalités et des besoins différents, qui vivent dans la vraie vie et non dans des bouquins de puériculture? De ne surtout pas nous comparer entre nous?

Je ne suis plus capable non plus d'entendre des femmes dire qu'elles ont « réussit leur allaitement » ou qu'elles ont « échoué ». Même chose pour les accouchements « réussis »...

Pourquoi j'aurais jugé cette maman? Son fils était heureux, elle aussi. Depuis qu'il prenait le biberon, il dormait douze heures par nuit. Good! Non?

J'espère que cette maman ne s’est pas sentie obligée de se justifier trop souvent... J'ai tenté de la déculpabiliser un peu. Je lui ai raconté combien ça avait été différent pour chacun de mes bébés. Je lui ai dit que personnellement, j'allaitais par égoïsme, parce que c'est ce qui me convenait à moi. Bien oui! Je suis loin de la « maman sacrifice » qui souffre pour offrir « le meilleur » à son enfant.  Je l'ai complimentée sur son superbe petit homme – qui avait le même poids que mon bébé tout en ayant la moitié de son âge… peut-être une raison pour boire si souvent?-


Je ne sais pas si ça a aidé. En tout cas, je sais que je ne lui ai pas fait la morale. Je ne lui ai pas glissé de trucs pour activer la production de lait, etc. Je ne l'ai pas conseillée pour un éventuel autre bébé. J'ai vu ça trop souvent et moi ça me purge. Vous savez, les fameuses phrases qui font que leur émetteur dit « comprendre », mais juge en même temps, sur un ton condescendant...

Je l'ai saluée et j'ai intérieurement souhaité qu'elle ne se fasse pas trop achaler avec ça...

Mais le réflexe de justification, je ne le remarque pas seulement en ce qui touche à l'allaitement maternel... Est-ce que nous sommes dans une époque qui prête à ça ou est-ce que c'est moi qui suis plus attentive à ce genre de manifestations? Ou est-ce que je ne suis simplement pas assez conscientisée?

Exemple: Un jour, j'étais chez une connaissance dont les filles réclamaient du jus. Elles en boivent peu, la mère préfère leur donner de l'eau ou du lait. Mais on était le lendemain d'une fête d'enfants et la maman a sorti deux « petits jus en carton ». Sérieusement, pensez-vous que ça m'a heurtée? (Disons que je ne suis pas placée pour être celle qui lance le premier Oasis à qui que ce soit!). Et bien cette dame m’a expliqué que c'était des restants de fête, qu'elle n'en achète pas habituellement, qu'elle les met au recyclage…

Je n'avais aucun doute sur la conscience écologique de cette maman ni sur ses bonnes habitudes alimentaires. Mais peu importe, car elle était chez elle, avec ses enfants et il me semble qu'il n’y avait rien là... Que ce n'était même pas de mes affaires! Elle ne les a pas battues, ses filles. Elle n'a pas mis non plus le feu à ma maison, elle ne m'a rien volé, elle n'a pas torturé un chat pour un rituel satanique. Bref, il me semble que la Terre tourne encore malgré l'achat occasionnel de « petits jus en carton ».

Pourquoi donc cette tendance à la justification? Est-ce que c'est lié à la quantité astronomique d'informations que nous gobons de partout à notre ère? Est-ce qu'on a trop consommé de guides (pour être de bons parents, pour bien cuisiner, pour bien communiquer, pour avoir une vie sexuelle épanouie, pour bien organiser notre espace, bien se maquiller, bien consommer, bien « punir sans utiliser le mot punir » nos enfants...)?

Est-ce que la pression sociale est si forte qu'on se sent presque criminel si on n'agit pas en tout temps en suivant un certain courant?

J'ai presque hâte à l'arrivée des pissenlits...

Rapport?

Parce qu’encore cette année, mon gazon sera probablement encore un des pires du quartier et que je vais tenter de résister au réflexe de m’en justifier à mes voisins!

Et vous, lecteurs et lectrices? Trouvez-vous que nous sommes dans une époque qui pousse à nous justifier beaucoup ou non?