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Agressions sexuelles et victimes collatérales

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Depuis quelques jours, suite à l’affaire Ghomeshi et au mouvement Web #AgressionNonDenoncee, toutes les tribunes s’enflamment.

Les chroniqueurs s’obstinent entre eux, les Internautes y vont de leurs avis divergents.

Des victimes se sentent libérées d'avoir parlé, même sans nommer leurs agresseurs, sans les dénoncer à la police. D’autres préfèrent garder le silence. Les deux « camps » se font juger par les pros des médias comme par leurs voisins.

Tout a été dit ou presque sur le sujet. Je ne pensais donc pas aborder la question.

Puis, une personne très proche de moi m’a parlé. Je connaissais son histoire, mais je sais maintenant comment elle se sent, au milieu de ce phénomène de dénonciation médiatisée. Et j’ai eu envie de lui manifester ici mon empathie ici, en espérant qu’à cette lecture, d’autres personnes sachent qu’elles ne sont pas seules à se sentir comme mon amie.

Qui sont ses personnes? Les parents de victimes…

Je me lance, en espérant le faire avec tact…

 

Chère amie,

J’ai pensé à toi et à ta fille à quelques reprises depuis que le sujet des agressions est abordé partout. Je n’osais pas aborder le sujet, t’imposer une discussion que tu voulais peut-être éviter.

C’est donc toi qui en as parlé.

Tu m’as avoué ton « écoeurantite » de voir autant de gens étaler leurs « vérités » ici et là, à toutes les sauces. Un ne comprend pas que les victimes attendent de dénoncer ou refuse de le faire. L’autre trouve stupide de « stooler » ainsi sur le Web. On ressort les stéréotypes sur le féminisme, on parle de chasse aux sorcières, ou plutôt aux sorciers. Certains applaudissent le courage des victimes qui s’expriment, d’autres doutent de leur parole…

Tu vois des parents se questionner, demander comment faire pour empêcher que leurs enfants ne soient un jour victimes d’agressions. Tu m’as dit que tu devais parfois de retenir de leur crier ou de leur écrire en majuscules qu’ils auront beau tenter de penser à tout, de faire preuve de prudence en tout temps, RIEN ne pouvait leur garantir que de sales pattes ne se poseraient jamais sur la peau douce de leurs amours…

Avec ta tête, tu comprends les questionnements, la recherche de solutions. Tu es heureuse que des gens y réfléchissent, tout en te disant que la semaine prochaine, un autre scandale amoindrira le débat.

Avec ton cœur et tes tripes, tu souffres. Tu te souviens comme si c’était hier du jour où ta fille, déjà pas mal grande, t’a avoué ce qu’elle avait subit quelques années plus tôt. Tu m’as reparlé de ce coup de poignard en plein cœur qui t’a fait littéralement plier en deux pendant plusieurs minutes. Tu n’avais plus de souffle, pas encore de larmes. Tu pensais mourir.

Un salaud à qui tu faisais confiance, à qui tout le monde faisait confiance, avait abusé de ton enfant à plusieurs reprises, parfois à quelques pas de toi et de ton entourage.

Je sais que tu as cru ta fille immédiatement. Que soudainement, des flashs te sont venus. Comme des morceaux de puzzle qui se mettaient en place pour t’expliquer certains comportements et réactions de ta fille, au fil des ans.

Je sais aussi que lorsque tu en as parlé à ta famille, à ceux qui connaissent l’agresseur, une seule personne dans tout le lot t’a crue. Les autres sont disparus de ta vie en voyant que tu continuais de croire ta fille.

Alors tu as encaissé ces deuils et tu t’es concentrée à tenter d’aider ta fille. Tu as cherché des ressources, tu l’as bercée, tu lui as parlé, tenté de la faire se confier. Tu as respecté son désir de ne pas contacter la police. Elle n’était pas majeure, mais pas si loin et tu ne voulais pas trahir sa confiance et lui imposer des procédures aussi pénibles. Et il y avait ce manque de preuves… Après tout ce temps. Ta « famille » te l’avait tellement dit… « Si c’est vrai, pourquoi a-t-elle tant attendu? »

Ça fait quelques années de ça et comme amie, je t’ai vu souffrir. Tu n’en parlais pas souvent et à si peu de gens… Tu devais protéger ton enfant… J’ai vu tes yeux s’éteindre, tes rides apparaitre. J’ai vu ta joie de vivre s’éloigner. Tu étais encore sociable, tu souriais, blaguais, t’informais de nous… Tu étais la même, en apparence. Tu étais un peu « morte » en dedans »

J’ai vu aussi la culpabilité te ronger, la colère te défigurer quand tu pensais à l’agresseur et à ceux qui le protégeaient. J’ai vu tes craintes pour ton enfant, surtout.  Allait-elle se faire mal? Risquer sa vie? Abandonner ses rêves? Se droguer? Ne jamais avoir de vie amoureuse?

Tu me l’as dit une fois. Tu aurais préféré être violée par tout un groupe si ça avait pu empêcher que ton bébé le soit par un salaud. Tu m’as dit comprendre Marie, dans la série Unité 9, qui a préféré faire de la prison à la place de sa fille. Toi aussi, tu aurais voulu le faire, pour protéger ton enfant… et pour payer le fait de n’avoir rien vu…

Ta fille n’est toujours pas prête à parler de son agression. La thérapie que tu lui as offerte semble avoir aidé, mais pas énormément non plus. Elle ne veut pas en essayer d’autres. Elle continue d’avancer malgré tout, étudiant, travaillant, faisant quelques projets.

Mais tu sais qu’il lui arrive d’abuser de l’alcool, d’essayer des drogues. Tu sais que ce n’est pas anormal à son âge, mais tu as peur. Tu as surtout peur de savoir qu’il lui est arrivé de se mutiler… Tu as déjà lu qu’on se mutilait quand on ne pouvait pas s’exprimer. Or, tu ne sais pas si un jour elle dénoncera. À la police ou avec un hashtag…

Toi, tu ne peux pas entrer dans le mouvement #AgressionNonDenoncee. Il n’y a pas de # pour les mères de victimes. Car les mères doivent protéger, c’est évident. Une mère ne peut pas se lever et dire « Mon enfant a été violé et j’ai besoin de vous en parler ». Il faut protéger l’anonymat.

Une mère ne peut pas non plus écrire aux chroniqueurs et autres « j’ai une opinion sur tout » pour leur demander de freiner leurs jugements, leurs recettes toutes faites et leurs comparaisons vaseuses. Elle ne peut pas dire « Ça fait mal de vous voir parler sans savoir ce que c’est vraiment ».

« Ça fait mal, d’être dans une prison de silence… »

Je t’ai demandé, chère amie, ce que tu aimerais dire aux parents qui se questionnent, ou à ceux qui pensent savoir comment ils réagiraient « si »…

Tu m’as répondu que nul ne pouvait être certain d’empêcher une agression. Qu’il fallait accepter que même en restant vigilant, le pire pouvait arriver. Et que s’il arrivait, la seule garantie qu’il restait était l’amour qu’un parent porte à son enfant.

« C’est cet amour qui vous permettra de demeurer en vie, d’aider votre enfant de votre mieux, de lui répéter que ce n’est pas de sa faute. C’est cet amour qui fera que vous vous forcerez à rire puis qu’un jour vous recommencerez à rire. C’est surtout cet amour qui fera que non, vous n’irez pas casser la gueule à cet être immonde même si vous en rêverez. Car répondre à l’horreur par l’horreur n’aidera pas votre enfant. Ça risque de vous enfermer en prison. Et aucun minable sur Terre ne mérite que vous vous rendiez là ».

 

Merci mon amie, de t’être confiée à moi. N’hésite pas à le refaire, tu auras toujours mon écoute.

En espérant que les autres parents, victimes collatérales de ces sévices perpétrés sur les enfants, puissent eux aussi se confier et reprendre peu à peu, goût à la vie.


En espérant qu’un jour, le silence n’emprisonne plus personne…